Evelyne DUBOUR

C’était en 1973 je crois. Mon mari qui n’était pas encore mon mari à l’époque, me dit : « écoute, viens avec moi ce soir. Je vais manger chez une amie. Elle habite au début de la ruelle de Mirmande ».
A cette époque je travaillais à Valence, je rentre du travail et, je m’en souviendrai toute ma vie, je pousse la porte de chez Marcelle et je vois tout au fond de la maison une grande pièce, une table remplie de bougies et assis autour de cette table ses amis, tout le monde était maquillé et moi je rentrais après 10 heures de travail, Marcelle qui ne m’avait jamais vue et qui ne me connaissait pas dit « ha non , on ne va pas l’installer à table sans la maquiller et elle m’a emmenée à la salle de bain et j’ai eu droit à un maquillage sur tout le visage. Et je me suis mise autour de cette table et c’était pour moi, avec les couleurs de cette pièce , une grande découverte, un univers totalement inconnu. J’avais 22 ans à l’époque et je ne connaissais pas du tout le monde de la peinture, Mirmande très très peu. Je mettais les pieds dans un monde de science fiction.
J’ai été impressionnée immédiatement, je n’avais pas l’habitude de côtoyer des artistes et pourtant, tout de suite le feeling est passé.

A partir de là j’allais souvent lui rendre visite, toujours après 5 heures, comme tout le monde, on allait boire le thé, je faisais des repas le soir aussi, et les repas, chez Marcelle c’était quelque chose. Je suis une couche tôt et je finissais sur le canapé pendant qu’Alain buvait du cognac et fumait les dernières cigarettes du paquet de Marcelle. On ne partait jamais avant 5 ou 6 h du matin. On refaisait le monde, on parlait de toutes sortes de choses. Elle parlait de sa peinture avec les gens qui savaient parler peinture, moi, je les regardais (maintenant ce serait différent car je peins) mais à cette époque j’étais contemplative, je ne pouvais pas mettre de mots sur les oeuvres, j’aimais ou j’aimais pas, mais elle aimait bien ça. Un jour j’allais avoir 26 ans je rentre chez Marcelle qui avait fait un dessin et elle me dit « Evelyne, tu l’aimes ce dessin ? » je regarde et je réponds « c’est moi » « Ce sera ton cadeau d’anniversaire ». Elle m’a offert plusieurs dessins comme ça, que j’ai toujours évidemment. Un jour elle m’a demandé de poser pour elle, ce qui était rare, et on a passé des après midi délicieuses. On parlait village, champignons, on parlait de garçons, des beaux gars du coin. C’était une amie, elle ne m’impressionnait pas, je n’allais pas voir Marcelle Rivier artiste peintre, j’allais voir Marcelle. J’ai des toiles de Marcelle. Je n’avais pas les moyens de me les offrir, on faisait du troc, elle faisait des dessins des soirées qu’on passait chez elle. Elle vivait chichement, certains soirs elle venait nous voir et on l’invitait , elle faisait partie des gens qu’on invitait. C’était une solitaire Marcelle, et, le matin, quand elle prenait son petit déjeuner elle faisait des croquis des soirées. C’est quelqu’un qui a beaucoup compté, un tempérament de femme que j’aimais.
Elle savait ce qu’elle voulait et à cette époque ce n’était pas facile. Je me souviens, Philippe Blin a joué du saxophone sur la tombe de Marcelle le 24 décembre 1986 , elle est restée quelqu’un de jeune, vous l’aviez en face de vous et elle était contemporaine, hyper contemporaine. Elle aurait bien aimé avoir notre age à l’époque, avec les idées de 68 , une femme jeune dans sa tête, dans l’action, la créativité permanente, j’ai eu la chance de la rencontrer. Ce qui m’a touchée le plus chez Marcelle c’est quand il y a eu une grande rétrospective juste avant qu’elle ne meurt, son bras droit ne fonctionnait plus, il y avait le conservateur du musée de Valence et d’autres gens connus et elle me prend le bras et me dit « emmène moi à la maison, je ne peux plus supporter ». Elle n’arrivait plus à faire les autographes de son livre. Je lui en avait acheté un et elle n’a jamais pu me le dédicacer.
Trop fatiguée. Un jour à 83 ans elle n’arrivait plus à peindre du bras droit, et elle dit « je vais apprendre à peindre de la main gauche ». Elle ne pouvait pas se passer de peindre.
Je me souviens du rire de Marcelle, on faisait la fête et c’était vraiment la fête, elle fumait des gauloises, buvait du cognac, et tous les jours elle sortait par n’importe quel temps avec son petit panier, elle prenait l’air tous les jours. Elle passait beaucoup d’heures dans son atelier et elle aimait vraiment son village. On ne l’oubliera jamais. Jamais je ne suis rentrée dans son atelier, personne n’y rentrait, je n’ai jamais osé le lui demander, ce doit être très rare les personnes qui y sont rentrés. Un de ses grands jeux était de regarder les hirondelles qui venaient sur sa terrasse et tous les soirs il y avait du monde qui passait la voir, elle offrait le pastis. C’était une femme qui ne faisait aucun compromis sur ce qu’elle avait envie d’être ce qui implique de gros sacrifices, la solitude, mais une grande force intérieure. Elle me disait « les enfants j’adore mais ce sont les parents que je ne supporte pas ». Voilà, le rôle de parent elle n’aimait pas. C’était une femme qui avait plein d’amis et elle est morte entourée par ses amis. Elle aimait beaucoup Alain et Philippe, ça lui rappelait l’Argentine . Elle a été quelqu’un d’important pour Mirmande. C’était quelqu’un de très fort, elle ne se rendait même pas compte de l’influence qu’elle avait et nous on ne s’en est rendu compte que longtemps après, c’était un personnage vrai. Voilà. On va finir comme ça . ça m’a fait plaisir de parler de Marcelle.