"Elle était un peu fêlée mais les gens fêlés laissent passer la lumière"
Philippe Blin

Je ne me souviens pas de ma première rencontre avec Marcelle, j’habitais le village de Mirmande et ce n’est pas la première fois qui m’a marqué. Au début j’ai eu du mal à la tutoyer et j’ai été tout de suite très impressionné, sous le charme. C’était incroyable une femme de cet âge là , (elle devait avoir 63/65 ans et moi 20), avec cette vitalité. C’était la joie de vivre, elle n’était pas consensuelle, tout de suite elle était en opposition avec un esprit critique extraordinaire. Elle n’acceptait jamais rien comme une chose évidente. Il fallait toujours contester l’évidence. Au fur et à mesure j’ai vraiment fait sa connaissance. On était presque tous les soirs chez elle et là il y avait toujours quelque chose qui se passait.Je me rappelle qu'un soir elle m’a dit « j’ai enfin découvert l’espace d’une toile » elle a dit « tu vois comment avec une toute petite toile le paysage peut être gigantesque ». On a passé la journée là dessus. Elle avait travaillé toute la journée dans la peinture et toute la soirée elle a expliqué comment une toile peut donner l’impression d’immensité.Elle n’était jamais dans le passé et pourtant elle avait un passé très riche, elle avait côtoyé des gens comme Henri Miller, elle avait été, je crois, modèle de Picasso et dans le présent elle était toujours en recherche.

Elle parlait des différents peintres qu’elle avait connus, des courants de peinture. Je l’ai emmenée quelque fois chez l'un de ses amis : Auclair, un peintre connu à Paris. Elle voulait me montrer la peinture de ce vieux monsieur. Toute mon initiation à la peinture, c’est elle qui me l’a donnée, elle m’a montré l’épaisseur de la peinture, que ce n’est pas seulement une image mais quelque chose de l’intérieur.

Elle parlait peu de musique, elle parlait de tango Argentin et une fois elle m’a parlé de Chopin, elle m’a dit « J’ai écouté Chopin, qu’est ce que c’est bien, et moi à l’époque je jouais du jazz, du free jazz et le classique ce n’était pas mon truc, elle défendait Chopin et expliquait pourquoi en disant que c’était la liberté de penser et que personne n’avait fait cela avant lui. Elle aimait beaucoup danser, elle sortait dans tous les coups pour danser; à 7 heures du matin elle nous disait  "Vous ne tenez pas le coup les gars", nous on voulait se coucher et elle non. Ce sont des souvenirs d’une énergie incroyable, elle ne voulait pas que la nuit s’arrête. Je pense qu’elle cherchait des rencontres avec ses soirées, on refaisait le monde. Elle avait conscience de l’impact qu’elle avait sur nous: toute la bande on était assez jeunes et elle aimait bien, elle en abusait et ça faisait partie de son personnage, très coloré. Pas toujours quelqu’un de gentil, elle ne cherchait pas à être gentille avec les gens, elle pouvait être très acerbe, si un jour elle n’avait pas envie, elle n’avait pas envie et c’est tout. On était tous très conscients d’avoir avec nous quelqu’un de talent, avec des degrés différents pour chacun par rapport à la culture qu’on avait et pour certains c’était le genre de peinture que l’on avait jamais vu. On se rendait compte au fur et à mesure de l’évolution de sa peinture. Elle en parlait et on avait bien conscience d’un grand talent. Quand il y a eu sa première grande expo on était tous très heureux de voir qu’elle devenait connue, elle ne faisait rien pour ça et ce sont les Sapet qui l’ont « boustée » dans ce sens là. Elle a eu là l’impression d’exister en tant que peintre et ça c’était formidable. Mirmande c’était son village, sa maison faisait partie d’elle, certaines parties de sa maison on n’y avait pas accès, et pour nous c’était encore plus incroyable pour notre imaginaire, elle a fait des portraits de moi et je ne suis allé qu’une seule fois dans son atelier. Il y avait un séjour où il y avait une grande table et des toiles aux murs et là on n’y allait jamais, on lui a dit pour une fois tu pourrais nous inviter dans ce séjour pour manger car on mangeait dans la cuisine toujours très serrés . ça faisait une pièce magique, une ou deux fois elle nous y a reçus et là on se sentait vraiment invités.

Dans une pièce, en bas du mur il y avait une plinthe peinte et la hauteur de la plinthe, il fallait qu’elle décide de la hauteur , tant de centimètres et pas plus ni moins et chaque mur elle ajoutait des pigments différents selon la lumière, et elle disait « c’est moi qui suis peintre, pas vous » Elle adorait se balader et elle ramassait toutes sortes de fleurs dont elle faisait de très beaux bouquets. A son enterrement j’ai joué un tango qui s’appelle «Volvert » un morceau qu’elle aimait. Elle parlait de sa mère qui était Guarani et de son enfance à Buenos Aires . J’ai eu envie de jouer un tango, c’était très émouvant, et elle aurait aimé, elle était très anticonformiste et l’idée que les gens soient tristes sur sa tombe ça n’allait pas. A la fin de sa vie elle disait « tu te rends compte de la chance que j’ai de ne pas avoir d’enfants, les enfants et les petits enfants viendraient me voir à l’hôpital avec des glaïeuls et j’ai horreur des glaïeuls.